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Six For One

Je devrais aller dormir, et j’étais d’ailleurs bien parti pour. Mais cela ne va pas être possible tout de suite. La nouvelle a mis du temps à monter jusqu’à mon cerveau, mais ça y est, je viens d’en mesurer l’ampleur : Patrick McGoohan est mort. Je pense que peu de gens ont eu autant d’impact dans ma vie – sur mon imaginaire, en fait, mais c’est tout comme – que lui. Il y a eu les Beatles, bien entendu, et c’est d’ailleurs en entendant All You Need Is Love dans le dernier épisode du Prisonnier que j’ai commencé à devenir vraiment fan des Fab Four. Le Prisonnier m’a donné le goût des mystères diurnes, du non-sens, m’a révélé mon amour pour les sixties et m’a convaincu d’assumer ma démence déjà latente. Patrick McGoohan n’était pas pour moi pas le simple acteur principal d’une série-culte, c’était, de loin, à travers le temps et l’espace, non pas le prisonnier mais le jardinier irascible de mes secrets. Je suis très triste ce soir.

Cachet de la Poste : 2009-01-15 01:17:06
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Mucha

J'ai longtemps cru que j'aimais Mucha pour la raison la plus ordinaire qui soit : des souvenirs. Il y avait cette affiche de Lorenzaccio avec Sarah Bernhardt chez un de mes cousins, des petits cadres en verre, chez mes parents, avec les fameuses quatre saisons. Mais ces images ne sont en rien la raison de mon intérêt, seulement leur origine. J'ai toujours éprouvé un relatif complexe à connaître si peu le monde de la peinture, et à préférer, bien souvent, les illustrateurs aux peintres tel qu'on les comprend dans le sens le plus noble. Mais qu'y puis-je ? Les dessins de John Rackham, d'Edmond Dulac, de Mucha et plus récemment, dans un tout autre registre, de Chris Van Allsburg ont davantage fait pour mon imaginaire que les impressionnistes (j'ai toujours mis mes préraphaélites adorés sur un autre plan, peut-être pour le lien qu'ils nourrissent eux aussi avec l'écrit et les poèmes de Tennison). Je ne sais pourquoi, précisément, j'aime Mucha, mais je sais ce qu'il m'évoque. Le dimanche, d'abord, mais pas celui qui finit sur la déprime du soir : celui qui, plein de surprises, s'ouvre vers des sentiers tortueux, des marches dans Paris où de nouvelles rues jaillissent et s'effacent à chaque pas ; c'est avant tout en soi qu'on se promène, dans ses propres recoins. Une époque que je n'ai pas connue, ensuite, plus élégante que la nôtre, où le fantastique n'entretenait pas de rupture franche avec le quotidien. Mais ce sont ces visages à la beauté tellement naturelle qui m'ont capturé en premier lieu. Je pense m'être dit, tout simplement, que c'était ainsi que je voulais qu'on me regarde un jour. Et que quand ce serait le cas, il n'y aurait plus besoin des dessins de Mucha pour initier mes errances éveillées. Ce que j'aimerais trouver un dessin de Mucha qui ne se rapporte à rien, une oeuvre purement gratuite, à laquelle je pourrais inventer un prétexte a posteriori ! Je me demande si au fond, je n'ai pas moi-même l'âme d'un illustrateur-inversé, si ce que j'écris n'est pas, immanquablement, que l'ornement d'une image, figée ou vivante. Celle qui motive ces lignes est probablement posée, ou du moins rangée pas loin de moi...


Cachet de la Poste : 2008-12-01 00:48:43
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Passage du Havre

Les bâtiments parisiens partagent ceci avec les arbres que leur longévité n’est pas mesurable, ni même estimable. Ils naissent, demeurent au même endroit pendant des années ou des siècles, disparaissent ou s’affaissent. Quand ils deviennent insalubres ou du moins, qu’on les juge comme tels et qu’on les croit menaçants, on coupe les uns, on rase les autres, mais nul ne peut prévoir quand le jour viendra. Voilà qui est tout particulièrement vrai avec les Passages, là où le vrai Paris s’est concentré au cours des décennies, chassé en ses propres entrailles par le temps qui passe et les gens qui changent, les intérêts qui évoluent. Du jour au lendemain, quelques uns décrétèrent que les passages n’étaient plus ces palais des glaces urbains, mais de sinistres coupe-gorges dont les petites boutiques façon maison de poupée ne revêtaient de curiosité que pour les nostalgiques ou de rares touristes égarés loin des grandes enseignes. Moi, je n’ai pas eu de marronnier sous lequel m’allonger, pendant mes premières années ; pas de saule pleureur dont la fraîcheur contenue aurait pu m’accueillir une après-midi d’été, un livre à la main ; je n’ai eu que les passages parisiens et en particulier, le Passage du Havre, en face de la gare Saint-Lazare. En fermant les yeux, je ne saurais m’y frayer un passage en souvenir sur toute sa longueur : au mieux pourrais-je me transporter à quatre ou cinq points dont je me souviens encore. Ce curieux magasin de jouets et de bottes en caoutchouc, là, juste à l’endroit où le passage part en angle droit sur la gauche ; cette croissanterie où m’attendait la récompense d’une sage promenade avec ma mère ; cette boutique de trains électriques. Partout, au-dessus de ma tête, de vieilles enseignes ! Salies par la suie et la poussière, parfois sans rapport avec la boutique qu’elles ornaient. Aujourd’hui, j’ai vu une photo du Passage au fond de laquelle on distinguait une enseigne au lettrage étrange formant le mot « mouche » ; un jour, je comprendrai, peut-être, pourquoi le seul fait de se souvenir provoque cette joie délirante. Et bien oui, il y avait cette enseigne, cette « mouche » au fond du Passage du Havre ; ma vie ne s’en trouve en rien changée, ni éclairée, mais je suis simplement heureux de me le rappeler, autant et tout aussi inexplicablement que si, en ouvrant un coffre, je retrouvais tous mes vieux jouets, non pas intacts mais au contraire frappés des blessures que je leur avais infligées au fil du temps et qui racontent si bien leur histoire. Je ne dirai rien de ce qui a remplacé le Passage aujourd’hui, sous peine de sombrer dans la banalité la plus sinistre ; mais tout de même, qu’il est difficile de se dire que tout cela n’est plus, ne sera plus jamais. Envolée, écrasée, ma « mouche » ! Déraillés, les petits trains ! Au mieux, je me consolerai avec leurs fantômes sur une carte postale, une photo de collectionneur, une discussion avec un ami. D’ailleurs, c’est avec l’un d’eux que je me demandais, plus tôt, sur quoi débouchait jadis le Passage du Havre : nous nous étions mis d’accord pour une belle librairie, séparée du Passage par la rue Caumartin. En fait, c’est plus simple que ça : le passage débouchait sur notre vie d’adulte…



Cachet de la Poste : 2008-10-27 23:35:08
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Vingt-et-un

Les souvenirs se déposent par strates ; bientôt, celles de mon enfance auront disparu sous des amoncellements plus récents. Des habitudes prises il y a peu chasseront celles qui ont mis vingt ans à se construire, mais eh ? Qu’y puis-je ! Tout le monde sait que le temps passe plus vite quand on est adulte. Alors, avant que tout cela devienne aussi distant pour moi, demain, que pour mes parents, aujourd’hui, je veux écrire quelque part mes étés d’enfant.

Il y avait cette maison, pour commencer, perchée au milieu d’une colline, que l’on ne pouvait atteindre que par une route pentue et sinueuse. Une maison assez ordinaire dans sa forme même, mais qui se voyait pourtant de loin, comme un phare, à cause de ses restanques fleuries. Trois paliers de légumes, de fleurs et d’arbres, comme ce fut la mode en Provence. La maison était un joli bouquet au milieu de la végétation sèche de la colline. On pouvait y accéder par un escalier effroyablement raide, communiquant avec la restanque inférieure, qui coupait en son centre le dernier et pénible lacet de la route ; mais la plupart du temps, nous arrivions par le haut, et respirions le temps de trouver les clés un étrange mélange de thym, d’eucalyptus, de terre brûlante et d’essence – le garage ne se trouvait pas loin de l’entrée. Deux étages : celui des propriétaires, volets fermés ou mi-clos, une odeur de cuisine au beurre quand on passait près de la fenêtre de la cuisine, et le nôtre, en-dessous, éternellement inachevé, un peu bâclé sans doute, avec cette succession de pièces alignées, sans vraie séparation, comme une maison de poupée ou plutôt, une scène de théâtre. On passait du coin du réfrigérateur à la cuisine, puis au salon, sans s’arrêter.
Dans la seule et unique chambre, où je dormais, il y avait ces murs en crépis auxquels ont finit immanquablement par se frotter et se blesser, et un immense placard dont l’extrêmité gauche épousait le flanc même de la colline. La colline, on la retrouvait au fond de la chaufferie, cet endroit fourre-tout où se mêlaient congélateurs, outils, matériel de plage, et très probablement armes à feu : la roche brute, à peine dégrossie, légèrement rosée, m’inspirait je ne sais quoi d’excitant ; probablement la promesse d’un passage secret au cœur de la colline. Pas loin de l’entrée de la chaufferie, il y avait quelques marches de pierre qui menaient ceux qui le pouvaient – il fallait faire un petit saut pour atteindre le sol, et se hisser à la force des bras pour remonter – à une restanque recouverte d’épines de pins séchées. Là, nous inventions une douche avec le tuyau d’arrosage qui pendait de la terrasse ; d’abord trop chaude parce que le tuyau avait dormi en plein soleil comme une couleuvre, puis trop froide. Nos hurlements successifs faisaient partie intégrante du rituel.

Le matin, mon premier geste était de regarder le sol, près de la porte-fenêtre entrebaillée qu’un rideau cachait pendant la nuit. La figure lumineuse correspondant à l’espace entre le rebord inférieur de l’embrasure et les deux battants de la porte devait être vive, franche, déjà aveuglante si possible : c’était le signe que le soleil était celui que nous avions appelé de nos vœux. Si, au contraire, je ne percevais qu’une forme laiteuse sur le carrelage marron, je savais que la journée, ou du moins la matinée, serait décevante ; souvent, j’attendais patiemment qu’elle change, qu’un petit vent chasse les nuages et m’apporte la vraie lumière. Quant au rideau, s’il ondulait de bon matin, un peu de mistral était à prévoir. Avant de prendre mon petit-déjeûner, j’aimais aller sur la terrasse pour vérifier si le sol était déjà tiède, et tenter de voir, au loin, vers la droite, le petit bout de méditerranée dont la couleur et l’état de la surface donnaient lieu à d’interminables débats. Souvent, à cette heure, il faisait encore un peu frais malgré le soleil, et rien ne me plaisait davantage que de sentir la chaleur s’installer autour de nous.
Il y a quelques jours, j’étais chez moi, assis près de ma fenêtre grande ouverte, tout à mes absences de juillet. Un vent à peine perceptible s’est mis à souffler alors que je fermais les yeux pour somnoler. Ce souffle, la lumière que je sentais à travers mes paupières fermées, cette langueur estivale : j’étais là bas, dans ma Provence oubliée, et son absence m’était subitement insupportable. Bouleversé, je repensais à l’ingratitude dont j’avais fait preuve en ne revenant plus, sans même y réfléchir, dans ce pays que je rêvais éveillé, où j’avais tant lu, dont tant de choses participaient, et participent encore, à édifier mon idée du bonheur. Il n’y avait pas que la maison, bien sûr. Comment oublier cet autre escalier, pratiquement invisible entre deux propriétés, qui permettait d’atteindre rapidement la petite place où se trouvaient une épicerie, une boîte aux lettres, et surtout le bureau de tabac-marchand de journaux où j’achetais mes revues (Pif, Strange, mais surtout Mickey Parade), mythiques avant même que je les ai ouvertes. Quelle joie c’était de les emprunter, ces escaliers, et même d’entendre, au bout de quelques marches, le tintement d’une chaîne qui se déroulait, puis l’atroce aboiement du berger allemand à demi-fou qui hantait la maison de droite, et passait sa gueule à travers le grillage jusqu’à ce que la chaîne l’étrangle en contrebas. Se pouvait-il que ce chien ait eu une descendance aussi terrible que lui ? Toujours est-il qu’en plus de 20 ans, le scénario n’a jamais changé.

Comme ils sont sûrs d’eux, ceux qui ne conçoivent pas les fantômes, la magie, ailleurs que dans les brumes du Nord, là où le mystère n’a pas grand effort à produire pour s’installer. Il suffit de quoi ? Une rue sombre, quelques silhouettes, un visage derrière une vitre ; ou bien, loin de la ville, une forêt, quelques légendes… Dans ma Provence lumineuse, les choses sont ce qu’elles sont : le soleil ne leur pardonne rien, il n’y ni obscurité ni pluie pour leur donner une autre apparence. Et cependant, malgré les clochers qui tintaient un peu partout, je percevais la région comme fondamentalement païenne, prête à tout moment à m’offrir la vision d’un quelconque rite dionysiaque. Face à la maison, le vieux Château de La Garde, lui aussi sur des hauteurs, couvait ses quelques secrets comme un vieil aigle paresseux ; armés d’une longue vue ou d’un télescope bon marché, nous guettions toute activité sur les flancs de sa colline, d’où était tiré chaque année, le pathétique feu d’artifice du 14 juillet. Mon heure, pendant longtemps, c’était celle qui suivait le déjeûner, alors que la famille dormait, assommée par la chaleur, le vin rosé et la nourriture toujours copieuse de ma mère. J’abandonnais le carrelage frais de la villa pour la fournaise de l’extérieur, remontais l’escalier qui m’offrait, dans sa dernière portion, la dernière ombre de ma promenade (pour peu que les marches fussent encore humides d’un arrosage récent, c’était même un oasis), passais le portail et, si le cœur m’en disait, escaladais quelques pierres branlantes pour me hisser directement au cœur de la colline. La colline, nous aimions bien nous y promener le soir pour nous faire quelques frayeurs ; mais pour ma part, c’était à cette heure ingrate que je la préférais, que je me sentais prêt à y vivre une aventure à la Stevenson. Pas un bruit, pas même celui des cigales. Juste la nature sèche, d’abord clairsemée puis tout à coup labyrinthique. Il y avait un endroit où poussaient des roseaux, que je m’empressais d’atteindre pour me tailler un bâton de marche : on m’avait un peu trop parlé de serpents pour que me déplace sans une arme. Désormais invincible, j’allais en pèlerinage, de haut lieu en haut lieu : l’amandier, le vieux baraquement de l’armée abandonné, l’aire de jeu famélique, la clairière d’où l’on pouvait embrasser une bonne partie de la côte… Et puis doucement, la vie se remettait à battre, on ressentait à nouveau du mouvement en contrebas, sur la route. Ce que j’ai pu en vouloir à Pagnol d’avoir donné au monde entier l’image d’une Provence bêtement pittoresque, truculente jusqu’à la nausée, ignorant tout ce que le monde méditerranéen pouvait avoir d’inquiétant, fougueux, puissant. Là bas, je voulais mettre mes pieds dans les traces d’un légionnaire romain en permission, pas d’un puisatier.

De la plage, je n’ai pas de souvenirs aussi forts ; ce sont des souvenirs tout ce qu’il y a d’ordinaire, faits de gens, d’anecdotes, de lieux, mais liés à aucune sensation particulière. De bons moments, comme il y en a eu de différents par la suite. Non, c’est l’après-midi, après la plage, que tout se passait. Le fin du fin, c’était nos promenades à Toulon, cette ville au physique un peu ingrat que j’aimais tant pour l’aspect désordonné de sa géométrie, avec ses rues mal pavées, tortueuses, où les boutiques ne se livraient pas au premier venu. Pour quelque raison, j’avais décrêté que je n’aimais pas les beignets tunisiens, et subissais donc plus que ne le goûtais l’immanquable arrêt du reste de ma famille chez le pâtisser tunisien. Mais ma patience, quand j’en faisais preuve, était souvent récompensée par un cadeau : les jours de marché, je pouvais espérer un détour par le bouquiniste du cours Lafayette, et repartir avec un roman de science-fiction ou un Mickey Parade. A l’âge où cela m’intéressait encore, je rasais la vitrine d’un marchand de jouets où s’étalaient des articles introuvables depuis longtemps à Paris, dont les boites avaient été blanchies par la lumière. Quand je fus devenu plus vieux, je ne manquais jamais de me rendre à cette boutique qui bradait les livres de poche, et en particulier les J’ai Lu de SF.
Ce que j’ai pu aimer ces fins de journée où la vie commence à battre dans les rues alors que la lumière faiblit ! Les gens du coin, les vrais, remplacent peu à peu les touristes ; des fruits frais échappés d’un cageot du marché roulent sur le pavé ; les bruits s’atténuent et on entend mieux le vent dans les mâts, ceux du port, pas très loin. Mais l’on rentrait avant que la métamorphose n’ait totalement lieu, là haut dans la colline, face au vieux château. Après le dîner, parfois, nous brûlions quelques feuilles d’eucalyptus sur la terrasse pour éloigner les moustiques, après quoi j’allais me glisser dans les draps, jamais assez frais, assuré que le lendemain serait encore plus extraordinaire. Et il l’était pratiquement toujours. Est-ce la lumière, la chaleur, un état d’esprit, une particularité magnétique, la proximité de la mer… Mes vacances dans le Var étaient les seuls moments de ma vie où je pouvais m’émouvoir des choses sans avoir à les transformer, préalablement, en souvenirs. Je pourrais parler de Hyères, de ce centre commercial à demi-abandonné au pied de l’autre versant de ma colline, de la galerie marchande à la température étouffante où je découvrais des affiches de film, du chemin interminable que je parcourais à pieds, sous un soleil de plomb, pour aller à la plage… Ou encore de ces sorties nocturnes, fort rares et souvent condensées à la fin du séjour, au cours desquelles je portais à nouveau un pantalon plutôt qu’un short et en éprouvais une gêne physique qui, aujourd’hui, ne peut que me faire sourire. Des années plus tard, en effet, lors de mes dernières vacances là-bas, j’étais devenu « celui qui est toujours en pantalon ». Même pour aller à la plage.

La maison a été vendue il y a dix ans environ. Sans doute est-elle toujours telle qu’elle fut, mais elle m’est désormais interdite, et j’aurais trop mal au cœur de rôder autour d’elle sans pouvoir y entrer. Souvent, j’ai songé à y aller, sonner, et expliquer tout cela aux nouveaux occupants, leur demander d’entrer ne serait-ce que quelques minutes ; je crois cependant que je ne supporterais ni scepticisme, ni refus, ni même amusement de leur part. Aiment-ils leur maison comme moi, je l’ai aimée ? Probablement pas, parce qu’eux, ils ne font qu’y vivre. Moi, j’y ai laissé vingt et un étés de ma jeunesse. Ils ont peut-être acheté les murs, mais ils ne pourront jamais s’offrir ce que j’y ai abandonné.


Cachet de la Poste : 2008-07-11 00:19:34
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La nouvelle chanson de l'oiseau étranger

Aimer un auteur peu lu, peu publié, c’est s’exposer à beaucoup de peines : on chérit les quelques livres que l’on a déjà comme les reliques d’un proche défunt que l’on s’efforce de ramener à la vie bribe par bribe, en traquant l’œuvre éparpillée au hasard de ses errances. Très vite, les lieux que l’on fréquente habituellement ne suffisent plus : la pièce manquante est forcément ailleurs, hors de portée et désirable comme une louve romaine. Il faut s’éloigner, partir sur de nouvelles pistes, accepter de ne pas trop en vouloir tout de suite : trop d’agitation fait peur aux livres manquants, qui s’éparpillent à l’approche de nos pas.


Aujourd’hui, j’ai descendu un escalier en bois qui m’amenait dans le ventre d’une librairie parisienne ; un endroit fascinant parce qu’il ne semble pas contenir des livres, mais en être constitué. Murs, arches, recoins : tout ici n’est qu’un empilement de papiers anciens, retirés à une autre vie et remplacés dès lors qu’une main se pose sur eux. Une crypte dont l’interminable et mouvante épitaphe se réécrit jour après jour au gré des arrivages. Pendant cette descente, à ma droite, sur une étagère – en fait un simple rebord - j’ai vu un livre qui me manquait. J’avais justement en tête, une fois parmi les rayonnages, de me jeter vers la lettre B. Là, ma proie s’offrait spontanément à moi, de manière d’autant plus surprenante que ce livre, je n’en avais jamais entendu parler. Je l’ai pris en main ; il ne coûtait rien. Mais le moment n’était pas venu, il ne pouvait s’agir que d’une aberration de l’espace-temps. Je n’étais pas supposé l’acquérir maintenant, pas avant de l’avoir cherché. J’ai desserré les doigts pour le relâcher ; il est allé regagner son perchoir, mais je sais que je l’ai alerté. A ma prochaine visite, il se sera sans doute envolé pour de bon. A ce moment là, seulement, je pourrai m’entendre dire « qu’on n’en a plus, et qu’il sera difficile à retrouver à présent ». Il y aura du regret, puis une démence euphorique. A notre prochaine rencontre, je l’aurais mérité.


Plus tard, je suis allé là où je ne vais jamais. Du moins, pas à cette heure, pas aussi seul, ce qui revient au même. La nuit est tombée plus vite que je ne l’aurais imaginé, elle était totale quand j’ai à nouveau foulé le trottoir. J’ignorais où j’avais bien pu apparaître, même si je savais qu’à quelques rues d’ici, il y avait celle que je cherchais. Avec anxiété, je me suis rapproché de la lumière, embarrassé par ma propre condition, honteux de chercher ainsi l’agitation. Une table m’attendait : je suis passé trois fois devant pour m’en assurer, à quelques minutes d’intervalle. J’ai fait ce que font les autres gens, j’ai commandé à boire. Un livre sur les genoux, j’ai mis de longues minutes à profiter du moment, et même à comprendre pourquoi j’avais tenu à le susciter. Et puis, le miracle s’est produit : j’ai eu conscience de vivre l’une de ces journées qui, malgré leur apparente banalité, ne s’oublient pas (ce ne sont pas les événements qui comptent, mais leur agencement, et notre détermination à les arracher au présent). Rarement peut-on les apprécier au moment où on les vit. Les trois Etrangers, à la table à côté, finirent par me parler. Une fois que je les eus rejoints, j’appréciai d’autant leur conversation que je savais que je ne les reverrai jamais. Ils me souriaient, et moi, je saluais déjà en eux les fantômes qu’ils deviendraient dès lors que nous aurions passé le pas de la porte, que je serais revenu dans la rue – comment s’appelle-t-elle, déjà ? – d’où j’ai émergé. Je suis retourné chez moi, j’avais fait le plein de brumes. Un peu triste, aussi, car une journée comme celle-là, il n’y en a, au mieux, qu’une par été…


Cachet de la Poste : 2007-08-05 14:05:11
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La fin des temps

Ce matin s’ouvrait le procès de Charlie Hebdo, suite à une plainte déposée par l’UOIF et la Grande mosquée de Paris pour la parution des fameuses caricatures danoises dans l’hebdomadaire. Sur le coup, j’avoue ne pas avoir mesuré l’ampleur de ce qui se nouait ; à présent, je ne suis plus seulement en colère mais désespéré. Au sens strict. J’ai vécu de nombreuses années sans avoir d’autre idéal à défendre que mes propres aspirations ; durant ce temps, j’ai reçu. Plus tardivement, il s’est imposé à moi l’idée qu’il était temps que je donne à mon tour. Et le peu que je peux donner à la Cité, c’est mon investissement dans l’idéal laïque : un travail sur mon entourage et tous ceux que je peux toucher par ma position. C’est dans la laïcité que je me repère en tant que citoyen. A travers le procès de Charlie Hebdo, c’est la question du délit de blasphème qui est en jeu ; toute jurisprudence entérinant son retour entraînerait la mort de la laïcité telle que nous l’envisageons. Où fuir si les ennemis de la laïcité triomphent ? L’Uruguay, le Japon, l’Inde, Cuba ou le Mexique ? De tous les rares états laïcs, la France était sans doute celui qui en défendait le plus ardemment la beauté. Les grands désastres partent souvent de peu de chose ; une allumette mal éteinte peut venir à bout d’un château, pour peu qu’on la jette où il faut. Aujourd’hui, je regarde la fumée s’échapper des fenêtres, un petit arrosoir à la main. Et s’il ne suffit pas, je donnerai ce qu’il me reste de larmes pour éteindre encore une flamme ou deux.

Cachet de la Poste : 2007-02-08 00:24:29
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Grand Obaldia Malade

Bien que je trouve ses textes très sympathiques à défaut d'être de la grande littérature (voire, de la littérature tout court, ce qui d'ailleurs n'a rien de grave), j'avoue que le concert de louanges adressées par un public et une presse incultes à Grand Corps Malade me crispait un peu jusqu'à aujourd'hui 19h48. A cette heure, j'ai entendu l'académicien français René de Obaldia lire des passages de son dernier ouvrage sur Europe 1. Je retire donc ce que j'ai pu dire ou penser : si de pareils bouffons sont encore à l'Académie Française, Grand Corps Malade peut légitimement prétendre à sa place.

Cachet de la Poste : 2006-07-11 20:47:47
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Architecture comparée

Soit Dieu existe, auquel cas Il est tellement omnipotent, omniscient et omniprésent que ce n'est pas la peine d'en parler, soit Il n'existe pas et c'est encore moins la peine d'en parler.


Je dis ça pour rire, bien entendu. Il vaut mieux rire quand on est en colère !

Cachet de la Poste : 2006-06-28 23:10:54
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Hostel

A quoi tient le malaise éprouvé devant Hostel, même par amateurs endurcis de films d’horreur ? Du dégoût, de l’épouvante… mais aussi beaucoup de colère. Tâchons de mettre de l’ordre dans ce chaos.


Du point de vue de sa structure, Hostel ne peut être directement rapproché de films phares du cinéma d’horreur. S’il se limitait à ses deux premières parties clairement délimitées (les aventures sexuelles de trois étudiants américains dans la vieille Europe, puis leur séquestration et leur torture), le film évoquerait la construction d’un Cannibal Ferox : les personnages se mêlent d’abord avec une certaine condescendance à une population qu’ils ne connaissent pas, abusent d’elle, avant de passer du statut de prédateur à celui de proie. Les indiens d’Amazonie sont ici remplacés par les « gens de l’Est », mais il ne s’agit que d’une question de décorum. Seulement, Hostel se clôt par une sorte d’épilogue qui renverse une nouvelle fois l’échelle proie/prédateur, et cette inversion n’est pas sans conséquence. Nous y reviendrons plus loin.



Sur le chapitre de la forme, Hostel surprend. Nous avons là un film produit par Quentin Tarantino qui, malgré la banalité de sa mise en scène, s’affiche (par une photo assez réussie, notamment) comme un objet soigné. Rien dans l’image ne respire a priori le crapoteux, contrairement aux modèles du genre « torturesploitation » que pouvaient être les Ilsa, par exemple. Même dans sa deuxième partie, qui n’a pas d’autre objectif que de montrer des images de mutilations atroces, on reste dans le cadre d’une œuvre sophistiquée. C’est sans doute de ce décalage entre le budget mis en œuvre (5 millions de dollars, ce qui est peu selon les critères hollywoodiens mais plus que suffisant pour un "film de série") et le but poursuivi (médiocre) que naît réellement l’impression de malsain. Là où à une époque, les films d’exploitation se contentaient de compenser leur évident manque de moyens, d’idées et d’ambitions artistiques par une surenchère horrifique misant exclusivement sur le dégoût viscéral, le piétinement des tabous – dans une démarche qui rappelle celle du porno : droit au but avec pas grand-chose – Hostel et ses semblables transforment une nécessité d’ordre quasi-économique en finalité. Bref, le revirement de ton du film n’en est que plus saisissant et dérangeant.



Du fonds ? Des enjeux ? Hostel n’en a pas, mais cela n’est en rien une exception dans le cinéma d’horreur. Le genre est constitué dans sa majorité d’œuvres qui n’ont d’autre but que de retourner l’estomac, choquer, horrifier, bref, exposer le spectateur à une série d’émotions primaires. Et si l’on met de côté toute considération morale ou psychologique, leur qualité tient avant tout à la manière dont cette horreur est mise en scène. A quelques rares occasions, l’horreur peut servir un propos politique ou social (les films de Romero), s’inscrire dans une recherche esthétique (le cinéma d’Argento), tenir lieu de métaphore (les premiers films de Cronenberg) ou plus fréquemment renforcer la volonté d’étrangeté d’une œuvre. Les films de ce dernier type pourraient se concevoir sans le recours à l’horreur visuelle. Un bon exemple est Massacre à la tronçonneuse qui bénéficie de deux versions toutes deux excellentes, l’une pratiquement exempte de scène gore, et l’autre jouant habilement sur ce tableau (le remake). Hostel, à l’inverse, n’existe que par l’horreur de sa seconde partie. Or, celle-ci se décline en deux factions, toutes les deux très contestables.



a)
Dans un premier temps, les héros sont torturés par des gens organisés, revêtus d’uniformes et tabliers sombres. Les mutilations sont méthodiques, parfois sauvages, extrêmement explicites et d’une incroyable cruauté. Une dimension qui n’est pas aussi fréquente que cela dans le cinéma d’horreur (du moins, ne l’était pas) vient se greffer au film. Alors que dans les années 70 et 80, une mutilation, une énucléation, etc, étaient en général les conséquences d’un accident ou d’une confrontation, un « dommage collatéral », celles de Hostel n’ont pas pour but de neutraliser ou tuer immédiatement les personnages, mais, préalablement, de les humilier. Le caractère systématique du procédé nous renvoie, cette fois, aux premiers moyens-métrages japonais Guinea Pig. On est alors en droit de se poser la même question que Barry Convex dans Videodrome : « Alors pourquoi, Max ? Pourquoi les gens regardent-ils une merde comme Videodrome ? ». Bonne question, à laquelle on se gardera bien de répondre. Toutefois, dans le cas de Hostel, on ne peut pas s’empêcher d’être gêné, au-delà des actions commises, par leur contexte qui évoque forcément les expérimentations nazies. Ce sous-sol glauque renvoie directement aux atrocités commises par Mengele et ses complices, et il faut être inculte ou idiot pour ne pas s’en rendre compte. Hostel confirme une tendance : l’imagerie des camps de la mort est définitivement passée dans le fonds référentiel du cinéma d’horreur, comme ont pu l’être l’inquisition ou le cannibalisme dans les années 60 à 80. Dans tous les cas, il s’agit de postures qui vont de l’inconfortable à l’inadmissible quand elles n’ont pas d’autre but que de choquer le bourgeois.



b)
Une autre forme d’horreur, visible dans les dernières minutes du film, consiste à représenter de manière réaliste des accidents qui n’ont en soi rien d’inhabituels, mais d’une manière que l’on n’est pas habituée à voir au cinéma. Piétons renversés par des voitures, écrasement par un train, bagarre de rue qui vire au massacre… Cette fois, Hostel louche plutôt du côté des shockumentaires (souvent falsifiés) tels que le classique Faces Of Death. Plus que jamais, l’horreur ne sert pas ici à transcender un propos ou un climat, mais à exacerber le voyeurisme le moins élaboré qui soit.


Dans son épilogue, plutôt que de s’en tenir au « cartonnage » de ses personnages principaux, Hostel montre l’un d’eux rendu fou par le désir de vengeance égorger un de ses anciens bourreaux (allemand, bien sûr !) dans les toilettes d’une gare, non sans lui avoir préalablement tranché les doigts. Un twist qui achève de construire le caractère poliment réactionnaire de Hostel. Alors que la première partie et son pendant horrifique relevaient du poncif puritain « le péché de chair sera puni par la mort » propre à la plupart des films d’horreur pour teenagers (ceux qui s’en tirent, ce sont toujours ceux qui n’ont pas fait l’amour, voir Jason, Freddy et compagnie), cet ultime soubresaut vient célébrer la justice expéditive et la peine capitale. Tout est fait pour que le spectateur tire un soulagement de cette exécution sordide, et en vienne même à la souhaiter (comme une juste vengeance). Ce que l’on pourrait sinon pardonner, du moins s’expliquer venant d’un Charles Bronson de fin de course ou d’un bis italien des années 80 revêt ici un caractère proprement insupportable. Ce n’est pas l’horreur en soi qui est intolérable dans Hostel (au fond, on a déjà vu au moins aussi gore avant), mais son utilisation. Des films récents et extrêmement explicites comme Destination Finale exploitent un filon un peu crétin mais tellement décalé de toute réalité qu’il en devient matière à plaisir, sans trop se poser de questions ; Hostel ne fait que se vautrer dans la saleté, dans une espèce d’élan cynique et mysanthrope. Une critique sociale, un pamphlet sur la prostitution dans les pays de l’Est ? Ce n’est pas en contribuant à l’infâme qu’on y remédiera.



Cachet de la Poste : 2006-06-16 14:26:53
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L'ange à la fenêtre d'Orient


J’observe cette photo depuis cinq minutes. Peut-être devrais-je commencer à me demander pourquoi je l’ai prise ? J’arpentais l’une de ces aberrations dont Paris récompense parfois les passants professionnels : une rue qui en coupe une autre sans la toucher, comme le boulevard de Port Royal avec l’inévitable rue Broca. En son centre, donc, voilà que l’on enjambe brutalement la rue Pierre Sémard dont les bâtiments s’ouvrent de part et d’autre comme une paire de volets, pour surplomber tout le quartier Cadet et en particulier le square Montholon. On a coutume de dire que compte tenu de la distance considérable qui nous sépare des étoiles et du temps que met leur lumière à nous parvenir, contempler un ciel d’été dégagé, c’est plonger son regard dans le passé. Depuis cette petite balustrade en fer, c’est aussi un Paris de toutes les époques que l’on observe, qui concentre dans l’instant son histoire et son avenir. Un peu plus loin, avant que cette rue sans âge ne se jette dans le fleuve Lafayette (on a beaucoup écrit sur les sources du Nil, mais qui sait en quel étrange filet d’eau se termine la rue Lafayette ?), il y a justement ce parking. Une façade impeccable et vieillotte, des lettres en néon comme celles d’un ancien cinéma : oui, on dirait qu’aujourd’hui, Le Parking joue Garage. A moins que cela ne soit le contraire. Je sais que l’immeuble sera encore là dans dix ans, la peinture blanche seulement un peu craquelée, que rien n’aura bougé autour de lui, et c’est sans doute pour cela que ce midi, par cette belle journée, je me suis senti si rassuré. La superbe de Paris se trouve sans doute dans ses monuments ; son esprit, lui, se cache dans ce parking et ses semblables…

Cachet de la Poste : 2006-06-16 08:17:04
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